Quelques pensées couchées sur le papier par une ancienne dé-sco lors d'une semaine de cours.

Ça fait un moment que l'envie d'écrire, de parler d'un quotidien que je ne suis pas sûre de comprendre, de partager ou encore de critiquer un système dans lequel j'ai choisi d'évoluer, ne m'avait pas traversé comme ce soir.
Nous sommes dimanche 15 Janvier, il est 19h ma chambre n'est absolument pas rangée, ma valise pour l'internat n'est pas faite, mes devoirs n'ont pas été ouverts du week-end et je n'ai aucune envie que ça change. Mon esprit divague, une envie de m’échapper de ce quotidien qui ne me ressemble plus. Et si... si je partais, si je stoppais tout, si je décidais de ne pas faire d'études supérieures. Je passe du temps à imaginer une vie toute autre, une vie où mes passions seraient prioritaires, où je serais le jour au club équestre, la nuit en ville à prendre des photos. Et puis finalement je me r
ésonne, je pense au temps que j'ai passé à me mettre au niveau, je pense à ma fierté d'avoir eu le brevet. Je pense à mon envie d'apprendre. J'ai choisi d'aller au lycée. J'ai choisi de passer le bac. C'est mon choix et je me dois à moi-même de le finir, d'arriver au bout. Nous sommes à trois mois du bac !

Lundi :


C'est à 6h50 que mon réveil sonne, je prévois toujours 10 minutes de motivation personnelle, c'est devenu une habitude. Il me faut ces 10 minutes pour me rappeler pourquoi je me lève. Ces dix minutes peuvent paraître banales et pourtan
t... Contrairement à mes camarades, je n'ai pas de parents qui veulent forcément que je fasse des études. Je n'ai personne derrière moi pour me forcer. Je sais que l'école n'est pas obligatoire. Je sais pertinemment que je peux ne pas y aller, que je peux rester dans mon lit et continuer mes doux rêves. Ces dix minutes sont celles qui font que chaque matin je vais au lycée. Je me repasse en boucle ces quelques mots que j'ai écrit au mur : « Apprendre, S’ouvrir au monde, Rencontre, Compréhension de la société, Amitié...» et le petit nouveau qui est là depuis quelques mois : «Fac de psychologie». Ces mots me rappellent le positif de mon choix, ils sont même devenus vitaux depuis le début de l'hiver. Une fois ma tête remplie de belles résolutions je m’extirpe maladroitement de mon lit. La chaleur me manque déjà ! Une heure plus tard je jette un rapide coup d’œil au miroir : tenue passe par tout, ok ! Maquillage naturel mais présent, ok ! Les cheveux brossés mais pas trop apprêtés, ok ! Rien qui présage de se faire remarquer, je peux y aller.
8H j'arrive au lycée. Après avoir monté ma valise dans ma chambre, je file retrouver mon coco
n, mon endroit, le lieu où je me sens bien : le bureau des associations lycéennes. Pour cela je dois passer par l'administration, la vie scolaire, etc... mais cela me plaît. Je dis bonjour à tout ce petit monde qui est déjà activement au travail. Les secrétaires lèvent les yeux vers moi, elles savent très bien qui je suis. Elles me répondent avec des petits sourires, ou des gestes de la main. Ici dans ce long couloir je me sens protégée, à l'aise. J'ai fait des rencontres extraordinaires ici. J'échange quelques mots avec la proviseure au sujet des derniers événements avant d'ouvrir le bureau. Je vais passer une heure ici à travailler sur l’avancement des différents projets. Assez rapidement je suis rejointe par la petite équipe. Ils savent que je suis déjà là, je suis tout le temps là... Ces quelques personnes sont devenues des amis. Ils ne connaissent pas mon parcours, ne connaissent pas ma vie, mes soucis, mes pensées etc... Mais ils connaissent ma détermination, et mon efficacité c'est tout ce qui compte.
9H sonne la fin des réjouissances. Ma journée de cours commence. Cette année je commence tous les jours à 9h. Je quitte tout ce petit monde le cœur lourd, pour retrouver le brouhaha des couloirs. On commence par Espagnol renforcé (en terminal
e littéraire nous devons choisir une langue que nous voulons renforcer par deux heures supplémentaires). Je sais d'avance que je vais avoir besoin de m'armer de courage pour écouter ce que ma professeur nous dit. Elle est tellement triste, sans aucune étincelle dans les yeux. Assise sur sa chaise elle nous lit une feuille du manuel. Une fois ce monologue achevé nous devons répondre à quelques questions sur le texte et le cours est fini... Je reprends mes affaires déjà lasse de cette journée. L'absence de motivation des élèves et des professeurs me fait mal au cœur. Il est 10h et je profite de la récré du matin pour retrouver V. au bureau (il fait son service civique au lycée et s'occupe d'aider les associations lycéennes). J’enchaîne avec deux heures de philo, enfin un cours que j'aime, malgré un professeur que je ne porte pas dans mon cœur. Je le trouve assez méprisant vis-à-vis d'élèves en construction, qui débutent leurs critiques personnelles du monde dans lequel nous vivons. Il a une fâcheuse tendance à couper la parole lorsque nous cherchons à expliquer nos idées et refuse d'accepter des avis divergents du sien... Ce qui à mon sens est tout à fait critiquable venant d'un professeur de philo ! Malgré ça j'adore cette matière, elle me passionne.

Vient l'heure d'aller manger. Si je devais faire un top 5 des moments vraiment détestables du lycée je pense mettre la queue de la cantine en top 1. La foule s’agglutine devant les portes closes. On s'entasse, on se marche sur les pieds, on crie, mais surtout on se bouscule les uns les autres... Nous ne sommes finalement pas si loin de la jungle où il faut se battre pour avoir accès au cadavre d'antilope fraîchement morte. 12H30 les portes s’ouvrent et là... tout le monde veut rentrer dans la cantine le premier, alors on se pousse, plaque les plus petits contre les murs, les terminales se font craindre des secondes. Aujourd'hui je suis fatiguée et lasse de cette file que je déteste, alors je laisse les gens passer. Une camarade m’a dit une fois «Ecoute Izïa tu es en terminale c'est à nous de passer les premiers, quand on était en seconde ils se génaient pas, alors viens on a le droit de pousser ». À croire que c'est un rite de passage, seconde tu es victime, terminale tu es bourreau... génial !
L'après-midi se passe normalement : le bruit des couloirs, le silence d'une classe passive qui attend que son avenir arrive, le bruit des couloirs, le silence d'une classe, le bruit des couloirs, le silence d'une classe, le bruit des couloirs, le silence d'une classe, le bruit des couloirs... C'est tout de même bien triste que le seul moment d'expression et de joie d'un lycéen
ce soit dans les couloirs entre deux cours. 18 ans voilà le nombre d'années qu'il faut pour créer des robots... Ils se réveillent 5 minutes par heure, ils rigolent, s'aiment, se disputent aussi, 5 minutes de vie. Puis 1h où ils se déconnectent, ils connaissent le système par cœur. Le but ? Survivre. Leurs cerveaux emmagasinent les informations nécessaires pour avoir la moyenne au prochain contrôle, une fois le contrôle passé ils oublient, et ainsi va leur vie.
A la fin de la journée je retrouve l’i
nternat. Contrairement à ce qu'on peut penser, l'internat est un véritable cocon d'amour et de vie pour moi!


Mardi :

Je commence donc par passer une heure dans mon petit bureau. Aujourd'hui je suis toute seule, la grippe a infesté mon lycée... J'apprécie ce silence. Je sais que dehors c'est la course, mais ici
règne le silence le plus total,il n'est pas pesant, il est léger, agréable, délicat.C'est un beau silence... Parfois je me dis qu'on n’apprécie pas assez le silence. Ici au lycée, le silence est mal vu, il est négatif, il annonce une interro surprise, ou le sermon d'un professeur sur les notes du dernier devoir... je trouve ça réellement dommage.
A 9h commence ma journée de cours avec AP (accompagnement personnalisé), si il y a bien un cours inutile c'est celui-ci. Il s'agit juste de deux heures que nos professeurs se disputent pour avoir des heures supplémentaires pour leurs matières, ou mettre des contrôles de deux heures... Pas très personnel tout cela, et puis pour l'accompagnement on repassera ! Aujourd’hui nous avons AP philosophie puis AP histoire. Après les 15 minutes de pause nous avons une heure de philo, je sors de ce cours heureuse car j'ai eu 1
4 à mon bac blanc ! Je me rends compte que je suis vraiment entrée dans l'engrenage du système de notation. Je me sens nulle si je n'ai pas la moyenne, ou si vis-à-vis de la classe je suis dans les faibles, et à contrario je vais être heureuse si je suis dans les forts, que j’ai plus que la moyenne de la classe etc... Rien ici n’est fait par passion. Les notes régissent nos sentiments, notre confiance en nous même, et parfois elles peuvent même être au cœur de disputes entre des élèves. Je pensais être capable d’être au-dessus de tout ça. J'ai grandi hors de ce système, j'ai appris à faire les choses pour moi et être fière de moi, mais il ne m’a fallu que trois ans pour être le pantin du système de notation. Une note, une simple note peut me faire rire comme me faire pleurer.

Aujourd'hui c'est frites à la cantine ! Miam !
L’après-midi je vais au code, j'espère vraiment réussir à avoir mon permis avant la fin de mon année scolaire !
Et je retourne au lycée
pour le sport. Je fait badminton aujourd'hui. J'adore ça, j'espère vraiment réussir à avoir une bonne note...
Je reste une heure supplémentaire au gymnase avec l’association sportive pour continuer à faire du bad avec des amis de l'internat. La pression de la notation est bien loin maintenant, place au rire, à la déconnade, la vie !
Je rentre fatiguée. Ma coloc de chambre qui est la plus géniale des coloc me propose un massage contre de l'aide en philo,
quoi de mieux ?

Mercredi :

Aujourd'hui j'ai une petite journée en termes d'heure mais cela n'en fait pas une journée agréable... Je n'aime vraiment pas le mercredi !
C'est simple je n'ai jamais compris pourquoi l'éducation nationale continue à mettre des cours de 2h ou 3h alors que toutes les études sur l’école sont d'accord sur le fait qu'un cerveau ne peut être réceptif que 45 minutes d'affilée !
Donc aujourd'hui je commence avec une réunion de direction pour faire un bilan de milieu d'année, je résume avec une fierté non dissimulé
e les projets qui ont abouti sur ce début d'année : la journée contre le sida (où nous avons récolté plus de 200 euros de dons pour la lutte contre cette maladie), la journée des talents lycéens, la mise en place d'une vente de viennoiserie chaque mercredi matin, une collaboration avec le projet humanitaire sakado, un bal étudiant etc...
Une fois cela fini je file en philo pour trois heures. Alors oui j'adore cette matière mais il ne faut pas pousser mémé dans les orties, comme on dit ! Au bout d'une heure et demi je flanche. J'en profite pour essayer de corrige
r au maximum cet écrit. J'écris une lettre à mes proches, puis je finis sur le bon coin à regarder les studios toulousains où je me projette l'année prochaine ! Toutes ces choses assez futiles pour un professeur mais importantes pour moi et pour lesquelles le temps me manque cruellement.
Nous mangeons ensuite. Mon ventre crie famine, il est déjà 13h et ça fait 7h que je suis debout.

Mon cours de Littérature passe ma foi assez vite. Je n'ai plus qu'une hâte : filer au club équestre ! Le mercredi après-midi c'est sacré. A moins d'avoir un gros devoir important à travailler, mercredi c'est cheval ! Le temps pour le coup passe bien trop vite... Quand la voiture de mon père apparaît je suis encore à cheval. Je viens à peine de finir mon parcours d'obstacles... Mince ! Je cours vite prendre mes affaires de citadine, j'ai 5 minutes dans la voiture pour remettre ma carapace de lycéenne. J'espère arriver à l'heure à l'internat !

Jeudi :

 

Ce jeudi je suis une élève de plus à rentrer chez moi à cause de la grippe. Je ne me sens pas du tout l’énergie d'attaquer une journée de cours... Je rentre chez moi et dort ! Voilà bien un avantage à vivre à 5 minutes de l’internat (pour préciser je ne suis pas rentrée à l'internat pour la distance mais pour m'obliger à avoir une rigueur de travail stricte). Je dors beaucoup, regarde quelques films, je redécouvre avec plaisir un quotidien que j'ai laissé il y a 4 ans ! Déjà... c'est fou, je me revois très bien dans cette chambre, où le soleil est la seule horloge de ma journée. Où je bullais à longueur de temps. Puis je me souviens de moi en petite collégienne pleine d'envies, avec une soif d'apprendre inébranlable. Parfois j'ai peur de m'auto-détruire en continuant le lycée mais je dois me rendre à l'évidence : Oui j'ai perdu de cette curiosité envers toutes les matières. Oui j'ai fini par me plier à certaines règles stupides. Mais l'école malgré tout m'a sorti d'une des pires périodes de mon adolescence. Oui je critique ce système, oui je le trouve complètement aberrant mais ceux qui font partie de ce monde ne sont pas forcément critiquables. Certains professeurs ont été des personnes clefs dans ma vie. A l'internat j'ai découvert de réels amis. Nos surveillants sont des gens formidables ! Malgré tout ce que nous pouvons vivre dans cet univers, malgré les plaies qu'a pu causer ce système je ne regrette en rien mon choix !

Vendredi :


Ce matin je me sens lasse de tout cela... Je ne sais plus à quoi me raccrocher pour continuer d'avancer.
Je commence ma journée de cours par Philosophie, puis j’enchaîne sur deux heures d'histoire, une heure d'espagnol et cette après-midi je vais avoir Latin. Ma journée défile, me passe entre les doigts, et m'échappe. Je me demande si ce n'est pas encore une journée gâchée au nom de cet institution qu'est le bac.
Arrêter maintenant sera un véritable échec personnel, jamais je m'autoriserai à ça et pourtant chaque jours de plus en cours me semble être un mauvais choix.
Ce que je remet
s en question aujourd'hui c'est pas le lycée en lui même, ici c'est chez moi et je suis plus que heureuse d’être là, et d'avoir fait ce choix il y plus de 3 ans mais la cohérence de se forcer à aller en cours lorsque je sais pertinemment que une fois sortie je serais incapable de dire ce que je viens d'écouter.

Ce que je remets en question c'est l'obligation de rentrer dans un moule absurde.
Ce que je remet
s en question c'est la destruction que peut être ce système a à l'égard de jeunes en pleine construction, que deviennent les « mauvais de la classe » qui on grandi en étant persuadés d’être nuls ?
Ce que je remet
s en question c'est les notes.
Ce que je remet
s en question c'est qu'à force de vivre pour des notes, plus personne ici ne sait réellement pourquoi il est là. Et moi non plus...


Izïa - 18 ans - écrit entre le 16/01/2017 et le 20/01/2017