Sous-titre : C’est quand qu’on arrive ?

Le 17 mars, notre gouvernance prenait la décision de tou.tes nous enfermer à ciel ouvert. Décision juste ou pas, le débat ne sera pas là. La gestion de la crise dans ce pays étant ce qu’elle est, l’ambiance est pour le moins paradoxale et au maximum anxiogène, pour nous, adultes et majeur.es.

Mais qu’en est-il pour les enfants ? Les mineur.es ? Ceux et celles qu’on n’entend jamais ? A quel moment nous sommes nous préoccupés d’eux et d’elles depuis le début de ce confinement, épreuve on ne peut plus nouvelle et qui nous est « tombée dessus » très abruptement finalement  ? ( trois mois, depuis décembre en Chine, c’est peu pour s’habituer à une idée …)

Ah oui, j’ai tout faux. « On » parle des enfants, et même beaucoup. On pourrait presque dire qu’on ne fait que ça d’ailleurs ! La continuité pédagogique. « ze » sacrée au-delà de tout le reste. Gavons, serinons, répétons, surtout ne lâchons rien. Contraignons, jusqu’à l’absurde. Obligeons, sans jamais prendre en compte l’état émotionnel qui ne permet pas un contexte sain d’apprentissages tels que les conçoit le protocole académique. 

Et maintenant cette mise en « première ligne » au 11 mai, mais j’y reviendrai plus tard.

Hormis ces connaissances qu’ils doivent continuer à engouffrer dans leur cerveau, de quoi pourrait-on bien parler à leur sujet ? Sur quoi pourrait-on s’arrêter quelques minutes ?

Leurs sensibilités ? Leur capacité à gérer leurs émotions en cette période ? Tous les chamboulements de leurs repères devant lesquels ils semblent bien seuls ? Oh bé oui, on pourrait. Mais en lieu et place, les cours en ligne ( qui sont peu efficients, comme chacun sait), les devoirs à rendre, les feuilles à remplir, les lignes à mémoriser.

Mais dans quel monde est-ce-que je vis ? Comment est-il possible que toute une partie de notre espèce soit ainsi ( et si simplement) spoliée et invisibilisée ? Quels chemins ont été pris pour qu’il n’y ait pas un tollé de la part de tous les parents face à cette absence de considération du capital affectif de ceux qu’ils ont à protéger ?

Comment un enfant de 4 ans peut comprendre qu’ on ne veuille pas de lui dans un supermarché ? Comment un.e jeune de 16 ans peut supporter de ne pas passer du temps avec son.sa amoureu.se? Comment un.e autre de 10 ans vit l’absence du cours de cirque où i.el voyait sa « meilleure,meilleure, meilleure » amie ? Quelle raison peut être compréhensible par un 6 ans qui ne peut plus aller voir mamie avec qui il faisait de la peinture ? Et caetera. Tant de situations au quotidien qui peuvent prendre très rapidement une forme si laide de punition totalement injuste et, surtout, injustifiée. (Si tant est qu’on puisse justifier une punition … )

Lorsqu’on est enfant, (et même grand), on donne toujours un sens aux événements, et très rapidement, parce qu’on est dans une société âgiste, lorsqu’on est « petit », on aura tôt fait de penser qu’on a fait quelque chose de mal. Rien de systématique, mais c’est usuel.

Si on ne se pense coupable, on peut au moins s’estimer suspect. Cet espace dit public désormais contrôlé pour nous, grands, majeurs, est devenu « terre interdite » pour ces pestiféré.es de moins de 18 ans, susceptibles de porter la maladie sans même développer la moindre hausse de température. Rendez-vous compte à quel point il faut s’en méfier ! Surtout ne pas les approcher. Surtout qu’on ne les voit pas, même de loin !

Alors de tout ça, sans verser dans la liste à la Prévert, se pose la question de leur accompagnement. Qui ? Quand ? Où ? ?

Parce qu’il s’agit bien de cela : leur tenir la main pour traverser ce moment. Être à leurs côtés. Ne pas les laisser seul.es.

Et pour convenablement prendre soin ( care en anglais) de ces individus en devenir, il n’y a pas de nombreuses solutions miracle. Mais il y en a une, maîtresse de toutes les autres : prendre le temps. De les écouter, les entendre, penser à eux, avec eux, laisser venir LEURS mots, leur demander leurs besoins, et patiemment, avec humilité, leur expliquer que la galère est la même pour tout le monde, que ce n’est pas drôle mais qu’on peut trouver des alternatives, qu’on peut réfléchir ensemble à ce qui adoucirait les jours (et les nuits s’il faut), que chacun.e dans la maisonnée a le droit de crier son désarroi, de faire du bruit (selon l’heure, comme hors confinement en somme) ou pas, de rêver ou pas. Oui, prendre le temps, beaucoup de temps ...Celui-là même qui est donc volé, dérobé, vilipendé par la sacro-sainte pédagogie à continuer.

Le vivant tué par un programme scolaire. Le pot en terre des affects (donc de la construction psychique) fracassé par le pot en fer de l’instruction dogmatique (donc de la déconstruction institutionnalisée).

Nous n’avons pas plusieurs vies, en tous cas, faute de certitudes sur le sujet, je pars du principe que chacun.e n’en a qu’une seule. Nous n’avons nos âges qu’une fois. Si j’avais dû passer trois mois de ma vie enfermée dans ma maison à 10 ans, j’aurais aimé qu’on m’aide à conserver mes rêves, qu’on joue avec moi (je n’ai plus de partenaire de jeu, moi le 10 ans confiné.e, vous vous rappelez?), qu’on m’apprenne à faire la cuisine, le poirier ou du ukulélé, que sais-je ? L’imagination est fertile à cet âge …

A la vérité, je ne sais pas ce dont j’aurais eu envie, mais je suis sûre et certaine que je n’aurais ni eu besoin, ni désiré, voire que ça m’aurait bien abîmée, de devoir continuer comme si de rien n’était ces fichues dictées et additions, ces explications de textes et autres définitions mathématiques.

Oui, ça m’aurait vraiment fait du mal de constater que personne ne se préoccupait de ce que je ressentais. Que personne ne prenait en compte que j’avais peur. Que, où que je regarde, nul ne me tendait les bras en me disant «  T’inquiètes pas, ça va aller. Je suis là pour toi. Viens, on va parler de tout ça.  »

Alors moi, grande, moi qui ai appris à gérer mes émotions et qui a, toutefois, besoin encore et toujours de les partager et de me sentir parfois épaulée, je me demande : jusqu’où ? Jusqu’à quand cette espèce va t’elle continuer à piétiner ses petits ?

Et la colère est décuplée quand je lis ce calendrier de déconfinement – rentrée scolaire … Où, tels des pions posés sur un échiquier, on tient compte des non moins sacrés « cycles » (1,2 et 3) pour ordonner l’ordre de passage dans ces grands laboratoires que vont devenir désormais les établissements scolaires … Parce que, il faut bien entendre les non-dits de l’affaire : ne développant pas de symptôme, on ne risque que peu à leur faire assumer l’immunité collective. La conductrice du bus ou le personnel de la cantine sont des parties mineures à considérer dans le jeu bien entendu. Le fonctionnement de ce virus est désormais très bien connu et maîtrisé, comme chacun.e sait. Il est entendu que les grandes sphères scientifiques ne craignent pas que le virus fasse des victimes chez les enfants. Ah oui ? Ah non ? .. Oh, et puis, les structures hospitalières pédiatriques ne sont pas sinistrées … elles … Ah oui ? Ah non ? Et puis, il y a à comprendre : la fracture sociale, les inégalités. ah! ça … on s’en occupe déjà beaucoup dans les banlieues … autre sujet …  [ ndlr: puisqu’il ne me reste que le sarcasme pour garder un peu de sang froid … j’en use et en abuse]

Enfin bref, sacrifions les enfants à l’expérimentation, qui viendra les défendre ? Certainement pas leurs parents qui seront dans leur souffrance à ne pouvoir être à leur chevet en cas de respirateur artificiel, n’est ce pas ? 

Et pour en finir, lesquels choisir et quand ? Bin, la bonne idée ! Prenons donc les classes phares, celles de fin de cycle …

Alors, oui, jusqu’à quand et par où continuons nous à dévaler cette pente qui écrase sans merci ceux et celles qui feront les sociétés de demain ? Sans leur apporter une once d’humanité, en les traitant comme des petits robots, nous forgeons les artisans des rouages de nos jours futurs. N’oublions jamais qu’une fois devenus vieux et vieilles, ce sont nos enfants qui décideront à quelle sauce nous mourrons … nous, adultes, qui nous pensons si dominant.es … ( A noter que j’essaie de trouver des motivations pour tout le monde, y compris les égotiques surpuissant.es)

Hein, dis moi, c’est quand qu’on arrive ? (parce que la route me parait bien ardue à cette heure :-/)